Faire ses humanités.

Qui aujourd’hui comprend encore l’expression « faire ses humanités » ? Pas grand monde parce qu’on ne fait plus ses humanités. Les humanités ont été remplacées par la science, par la technique, par les sciences sociales et même par l’apprentissage de la rue.  Pour parler ainsi il faut d’abord savoir ce que sont les humanités qui perdurent parfois dans des écoles d’ingénieurs sous le vocable de « département des humanités ». Les jeunes élèves sortant du concours pensent bien souvent qu’il s’agit d’un département de culture générale, préparant à un regard de citoyen et de professionnel bienveillant à l‘égard des autres. Tout cela n’est pas faux : les humanités sont bien un chemin vers l’humanisme. Mais cette expression, qui nous vient de la Renaissance et qui a été toujours comprise depuis et jusqu’au dernier quart du XX° siècle, signifie d’abord l’étude du latin et du grec. Sa signification s’élargira à celle de la littérature.

« Cet apprentissage par les lettres, cette formation de l’esprit par les lettres, fondés sur la conviction que l’on devient soi-même et que l’on s’arme pour la vie par une confrontation avec les grands textes du passé, et par une confrontation personnelle, en les lisant, les traduisant, en les comprenant, en les commentant, en les imitant par soi-même, c’est ce qu’on appelait naguère faire ses humanités. » ( Michel Zink : Les humanités et la formation de l’esprit. Académie des Inscriptions et des Belles Lettres. Séance du 1° octobre 2001 ). Ce professeur, qui vient de quitter sa chaire de Littérature du Moyen-Âge, poursuit un peu après au sujet de cette formation : « Elle a disparu…On a l’impression que personne ne sait plus à quoi elles ( les humanités) servent et que personne pourtant ne veut y renoncer. » (Ibidem). Elles ont effectivement disparu. Sans parler du grec, on peut estimer à vingt-deux pour cent le nombre d’élèves latinistes en collège ; il n’en reste que cinq pour cent en Lycée. Quasiment tous les élèves de Lycée qui s’inscrivent sur des enseignements de latin en  université même latinistes le font en tant que grands débutants. L’enseignement du français tourne le dos aux « humanités » car il s’agit plus d’un enseignement de langue française que de littérature au sens strict.

Les « humanités » n’ont plus que la gloire des défuntes parce qu’elles ont péri sous l’assaut des sciences sociales et non pas contrairement à ce qu’on croit celui des sciences qualifiées de dures. Il faut se rappeler que, dans le projet initial, la création de la discipline économie et social visait à lui faire remplacer l’enseignement de la philosophie. Le propre des sciences sociales est sans doute de favoriser l’étude synchronique sur la diachronique : l’objet de son étude se situe dans un même temps et non pas, à travers le temps. L’argument essentiel en leur faveur est bien entendu celui de leur utilité contemporaine. Ce sont sans doute des sciences utiles, mais sont-elles des sciences authentiquement formatrices à autre chose qu’elles-mêmes. Leur utilisation dans les politiques publiques et leur instrumentalisation dans la politique limitent fortement  leur possibilité de formation à l’esprit critique.

Et pourtant l’échec plus ou moins relatif, selon les opinions de chacun, des deux derniers  quinquennats ne sont-ils pas liés à l’absence d’une véritable formation, celle des « humanités » chez les deux derniers Présidents de la République. Tous les deux avaient bien entendu une vraie intelligence et même une culture, mais aucun des deux n’avait véritablement un goût prononcé pour la littérature. Ils la réduisaient à un élément de culture générale utile pour passer avec succès l’ancienne épreuve de Sciences Politiques, alors appelée « épreuve de culture générale » ou pour fournir des « éléments de langage » comme on l’apprend à l’Ecole Nationale d’Administration. Il faut souligner que l’expression « éléments de langage » veut bien dire ce qu’elle veut dire : il ne s’agit en rien d’arguments rationnels. Cependant avoir suivi le cursus classique des « humanités » dote le responsable des grilles de lecture lui permettant de comprendre les événements et les faits sociaux. On apprend souvent beaucoup plus par la littérature sur le comportement des hommes  que par la lecture d’un rapport d’expert : « Le romancier rejoint …tous les sommets de la littérature occidentale ; il rejoint les grandes morales religieuses et les humanismes supérieurs, ceux qui élisent la part la moins accessible de l’homme. » ( René Girard : Mensonge romantique et vérité romanesque. Coll.Pluriel.p. 345).

        Tous ceux qui « firent leurs humanités », qui se sont confrontés aux grands auteurs grecs et latins avec ou sans succès, qui apprirent à lire les grands textes de la littérature française, et qui plus tard ont eu à faire face dans leur vie professionnelle et même privée à des situations difficiles ont acquis le recul nécessaire pour réagir sans trop de folie et bien souvent avec sagesse. Il s’est agi pour eux non pas de recevoir un enseignement mais de faire l’apprentissage de la vie et de l’intelligence. En faisant leurs humanités ils ont acquis bien plus qu’une culture générale, c’est leur personnalité qu’ils ont construite en frottant leur esprit à plus grand qu’eux. Ils n’ont pas besoin qu’on leur distille un roman national, souvent frelaté, ils ont pour cela toute la littérature qui a formé l’image de leur pays et la compréhension de ce qu’est l’autre.

Ils savent qui est Rabelais et Montaigne, Pascal et Descartes, Racine et Corneille…Camus et Sartre… Ils ont gardé la formule de Montaigne « qu’une tête bien faite est préférable à une tête bien pleine ». Et pour cela ils savent qu’une tête vide n’est jamais bien faite. Si Descartes dans sa démarche vers une science vraie a d’abord pu faire provisoirement table rase de tout son savoir  et de toute son expérience, c’est bien parce qu’il avait fait ses humanités au Collège de La Flèche. Nous aimerions écrire à nos fils et à nos filles la lettre que Pantagruel reçut de son père :  « J’entends et je veux que tu apprennes les langues parfaitement. Premièrement la grecque…secondement la latine …et que tu formes ton style quant à la grecque, à l’imitation de Platon, quant à la latine à Cicéron… Des arts libéraux, géométrie, arithmétique et musique, je t’en donnais quelque goût quand tu étais petit…poursuis le reste….quant à la connaissance des faits de nature, je veux que tu t’y adonnes curieusement… » ( Rabelais. Pantagruel. Chapitre VIII, p.205 in Pléiade) et un peu plus loin : « Somme, que je vois un abîme de science  : car dorénavant  tu deviens homme et te fais grand, il te faudra sortir de cette tranquillité d’études et apprendre la chevalerie et les armes pour défendre ma maison..Mais parce que sagesse n’entre pas en âme malivole et science sans conscience n’est que ruine de l’’âme… » (Rabelais : ibidem).

C’est parce que, comme Pantagruel, on est armé par les conseils de Gargantua, son père, que nous pouvons comprendre Bernard de Palissy qui s’oppose à une pure éducation livresque : « Et quand ils auront bien débattu de la question, il leur faudra admettre que la pratique a engendré la théorie. » (Discours admirables des eaux et forêts.) Faire ses humanités est une pratique sur soi-même, qui précisément nous garde de la culture livresque qui, elle, est bien plutôt le fait des experts en tout genre, adeptes de la culture générale comme fausse culture.

 

Michel Barat

Faire ses humanités.

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